NOUS, C’EST CACHOU !

Du 27 au 30 janvier dernier, nous avons accueilli en résidence un projet à part, porté par L’Evasion situé à Sélestat : Cachou-Cachou. Groupe atypique, puisque composé principalement de musiciens et chanteurs en situation de handicap, il développe depuis quelques années une pop épicée, pleine de sensibilité, avec la volonté de partager leur musique sur scène comme n’importe quel autre groupe. La résidence à Django était la nouvelle étape d’un processus de création débuté fin 2018 et qui doit les conduire à l’organisation d’une tournée. Rencontre avec Elen Gouzien, directrice de l’Evasion, pour comprendre les origines et les contours de cette belle histoire.


L’Evasion est un peu particulier dans le paysage culturel : peux-tu nous le présenter ?

En effet ! Il s’agit du seul ESAT (Etablissement et Service d’Aide par le Travail) artistique et culturel en Alsace et l’un des rares établissements de ce type en France. Créé en 2004 par l’APEI Centre Alsace, une association du mouvement parental engagée auprès des personnes en situation de handicap, il n’a que très peu de points communs avec les autres ESAT plus traditionnellement portés vers des activités plus « normées » comme les travaux paysagers, le conditionnement ou encore la restauration… Si les ESAT tendent de plus en plus à diversifier leurs domaines d’intervention, l’Evasion a été un vrai précurseur en proposant un projet uniquement basé sur les arts et la culture. C’est à la fois un espace de création en arts plastiques et en musique. Nous abritons aussi une compagnie produisant des spectacles, mais également un espace de diffusion de concerts, théâtre, expositions et un festival biennal, « Charivari ! », qui permet comme nulle part ailleurs de voir se mélanger les publics les plus mixtes. Toutes ces activités sont portées par des artistes et des techniciens du spectacle en situation de handicap.
Et j’insiste : ce sont des professionnels, c’est leur travail au quotidien !

Quelle est l’origine du projet Cachou-Cachou ? Pourquoi ce nom d’ailleurs ?
Cachou-Cachou est le dernier né du pôle musical de l’Evasion, qui accueille par ailleurs 2 autres formations : Sirocco Jazz, un quintet avec 5 musiciens et Sepia Mambo qui propose des reprises de chansons plus rétro. Composé de deux chanteurs, d’un batteur, d’un pianiste, d’un percussionniste, d’un bassiste et d’un clarinettiste/guitariste, le groupe est créé en 2012 autour de reprises pop françaises et internationales variées allant de Ben l’Oncle Soul à Ed Sheeran en passant par Philippe Katerine. Le nom « Cachou-Cachou » ? C’est amusant, je l’ai appris il y a très peu de temps ! Lors d’une déambulation rétro-acoustique de Sepia Mambo, les chanteurs accompagnaient les rythmes avec divers objets, dont les célèbres petites boîtes jaunes de bonbons à la réglisse, qui leur servaient de shakers.

Au départ, Cachou-Cachou était essentiellement un groupe de reprises. L’écriture et la composition d’un répertoire original sont venues plus tard, fin 2018. Comment s’est fait l’évolution ?
Après avoir ré-exploré la scène musicale pop rock des années 60 à nos jours, les membres du groupe ont eu envie de se lancer un nouveau défi. Emmené par Frédéric Rieger, l’encadrant musical de l’Evasion, et encouragé par moi- même, Cachou-Cachou s’est lancé fin 2018 dans un travail d’écriture et de composition de chansons originales. Ce travail collectif a été accompagné par une professionnelle, la musicienne, chanteuse et compositrice Marie Gélis. En août dernier, ils enregistrent leur premier album 5 titres en studio à Strasbourg (Downtown), résultat d’un an de travail.

Ce premier EP 5 titres sort au printemps. Peux-tu nous parler des textes, de la musique ? Que racontent- ils ?
Les résidences de création du répertoire original menées successivement avec Marie Gélis, ont permis de puiser dans la sensibilité et le parcours de chacun. Que ce soit Jugez- moi, Gwendoline la ballerine, Les couleurs de la vie, Margot Tricot ou Nous, c’est Cachou, les thèmes qu’ils abordent partent de leur quotidien. Dans leurs titres, ils appellent à ne pas juger « mes cicatrices et ma folie », « mon style et mes kilos », invitent à « laisser rêver les nuages » et à célébrer les « couleurs de la vie ». A partir de leur vécu, ils empruntent à la poésie pour transfigurer des moments difficiles, des regards ou des comportements malveillants, et leur donner une teinte positive et dynamique. Cela donne d’autant plus de force à leurs paroles qui deviennent universelles lorsqu’ils évoquent le respect, la dignité, l’absence de jugement ou lorsqu’ils font l’éloge du vivre ensemble et du partage dans la différence.

A Django, vous êtes venus travailler la scène pour construire le spectacle qui accompagnera vos chansons. Comment se sont passés ces quelques jours ?
Très bien ! Au-delà du très bel accueil de toute l’équipe de Django, cela a permis d’entamer la partie création d’un spectacle
« live », notamment autour du positionnement scénique et des arrangements. Deux professionnels (ingénieur son et metteur en scène) ont accompagné le groupe toute la semaine pour progresser sur ces aspects, casser certaines habitudes acquises pendant les années « reprises », et mieux reconstruire une dynamique de scène à 7 sur les nouvelles compositions. Cachou-Cachou a pu se confronter à un public de professionnels le dernier jour pour présenter tout ce travail et identifier les forces et surtout les faiblesses pour améliorer encore le set. Avec le projet Cachou-Cachou, nous souhaitons activer la professionnalisation accrue des musiciens et démontrer qu’il est possible, avec un parcours différent, de faire de la musique son métier.

Pourquoi à Django ?
De par son ouverture d’esprit et son projet résolument tourné vers les publics, l’Espace Django a beaucoup de points communs avec l’Evasion. C’est tout naturellement que nous avons frappé à leur porte pour cette première résidence, nous savions que nous y serions bien accueillis. En 2019 déjà, Cachou-Cachou s’est rendu à plusieurs reprises pour des ciné- concerts, et aussi pour rencontrer des groupes au parcours inspirant comme Astéréotypie, dont les membres sont issus d’un IME et sont aujourd’hui en train de s’illustrer dans le réseau de diffusion des musiques actuelles. Cette rencontre ainsi que d’autres comme par exemple
avec le Weeper Circus, permettent d’appréhender différents univers musicaux, approches de la scène et modèles de diffusion. C’est très important pour un groupe émergent d’aller voir ailleurs ce qui se fait, d’ouvrir ses horizons pour tomber juste dans sa proposition. Depuis mon arrivée en 2018, j’essaye de permettre le plus d’ouverture possible à nos artistes, qu’ils sortent voir des concerts, rencontrent d’autres artistes, échangent avec des professionnels, s’implantent dans d’autres espaces, pour que la création se fasse au plus près de la réalité de diffusion. D’autres partenaires nous rejoignent déjà, comme la salle Europe à Colmar où le groupe devrait travailler et se produire en 2020. L’idée, c’est d’accompagner le groupe dans une pratique et un environnement professionnels qui leur permettent de développer toujours davantage leur démarche artistique.

Objectif l’Olympia donc ?
Ah ah pourquoi pas ! Il faut se fixer des objectifs à long terme… Pour le moment, nous restons réalistes : il reste beaucoup de travail à faire en termes d’identité visuelle, de décors, tenues de scène, lumières… Et encore progresser dans la technique de la scène et poursuivre le travail d’écriture/composition. Parallèlement, il reste à persuader beaucoup de monde pour permettre à Cachou-Cachou d’exister en tant que « groupe » et non plus d’être envisagé comme « projet d’une institution ». Notre tournée ne pourra se faire qu’avec la confiance des professionnels et des programmateurs qui auront eu l’occasion de découvrir ce projet atypique, et d’en apprécier tout le professionnalisme et la bonne humeur !