Entretien avec Florence Collin du label strasbourgeois October Tone

Dans cette période trouble, il nous paraît important de donner la parole aux artistes certes mais aussi à leurs équipes. Toutes celles et ceux qui s’engagent au quotidien à leurs côtés pour leur donner les moyens de créer, de répéter, de jouer sur scène, de faire vivre leur musique. Florence Collin est l’une de ses activistes, au sein du collectif strasbourgeois October Tone. Elle nous livre ici ses premières impressions sur le confinement et les conséquences sur leur projet.

Comment vas-tu Florence ? Comment traverses- tu ce moment difficile pour nous tous ?

Ça va ! Il m’importe de prendre particulièrement soin de mes proches, de cultiver la bienveillance mais aussi de rester active et curieuse, qu’il s’agisse de mon travail ou de choses plus légères. Ma coloc est absente et je me retrouve avec l’appartement à moi toute seule, j’avoue que ça favorise le décalage horaire. J’essaie aussi de ne pas prendre le contexte actuel comme un concours de productivité, je trouve justement cela contre-productif de vivre sous la même pression qu’habituellement. Au contraire, je trouve sain de réapprendre à se donner du temps et de tenter de nouvelles choses ; peut-être même celles qui nous faisaient très envie et qui nous paraissaient lointaines ou absurdes il n’y a pas si longtemps. Pour ma part, ça se traduit notamment par le perfectionnement du maniement du hula hoop auquel s’ajoute 162 épisodes de Sailor Moon non visionnés… Je ne m’ennuie pas, c’est primordial pour le moral.

Tes missions s’organisent sans doute différemment depuis quelques semaines. Peux- tu nous en dire plus ?

C’est un moment tout à fait inédit qui va avec son lot de bouleversements, d’expectatives mais aussi de perspectives. Il me semble que là où la porte se ferme, une fenêtre s’ouvre. Je me dis que c’est le moment pour penser ce que nous faisons. Les artistes, toutes disciplines confondues, l’ont souvent magnifiquement montré : l’apparition de contraintes, c’est aussi l’occasion de voir émerger de nouvelles idées, de nouvelles pratiques et de transformer son regard sur le monde. C’est un motto qui m’inspire beaucoup en ce moment. C’est aussi une belle manière de relativiser les annulations de tournées, les reports des enregistrements, des résidences et la mise en stand-by de l’organisation de concerts, qui sont évidemment regrettables pour nous comme pour tout le secteur.

Étant donné que mon travail consiste à organiser, faciliter et participer à la mise en œuvre de ces projets, l’incertitude que l’on vit actuellement demande beaucoup de flexibilité, de réactivité voire d’imagination. La meilleure boussole dans ce contexte-
là, ce sont nos valeurs. Avec October Tone, nous sommes une grande famille de musiciens, de bénévoles, de membres fondateurs et l’on demeure très soudés. La liberté artistique prime sur les résultats, l’air du temps… On n’attend donc de personne une avalanche de contenus, un arrêt net ou une version revue et corrigée des projets au gré des retournements de situations. C’est néanmoins mon rôle de suivre de près l’évolution de cet épisode, de sauver ce que l’on peut préserver et d’avancer dans le champ des possibles.

Je trouve très enthousiasmant de voir que la création ne cesse pas alors que la production est ralentie. Côté artistes, ça continue à fuser : ça avance à coup de petits bouts d’enregistrements maison qui se collent ensemble et qui donnent des résultats bruts mais merveilleux, le tout à grand renfort de GIF bien débiles. Je crois que maintenir un climat de cohésion, d’appétit créatif, c’est la meilleure chose que mon entourage et moi- même puissions faire en attendant d’avoir assez d’éléments pour avancer concrètement sur les projets.

Quelles étaient les actus printanières d’October Tone ? Sont-elles reportées ? Dans les mêmes conditions ?

Et bien beaucoup de choses ! Cela a donné lieu à des débats, des questionnements qui nous ont bien occupés dans les premières semaines de confinement. On a décidé de maintenir certaines sorties en accord avec les artistes et nos partenaires. Reporter,
ça signifiait notamment casser une belle dynamique, demander à des artistes qui ont tout finalisé depuis un moment d’attendre encore et de mécaniquement créer de gros embouteillages qui sont parfois synonymes de renoncement. On n’avait pas envie de se recroqueviller et de laisser tomber des gens qui comptent sur nous.

Les conditions sont globalement les mêmes mais le contexte est extrêmement différent… Ce qui a pour conséquence que ce que l’on propose actuellement prend une toute autre dimension. On vient de sortir un CLIP pour BBCC qui révèle bien cela. La chanson parle d’une petite communauté qui, à peine sortie d’une catastrophe mondiale, se heurte à une crise interne qui menace une harmonie déjà fragile. Le clip montre comment ce groupe de personnages met en scène le « monde d’avant » et écrit sa propre histoire à travers des scénettes aux allures de freak show… C’était assez troublant quand on a mis ça en perspective avec ce qu’il se passait. Le message est positif, ça ouvre de belles pistes de réflexion alors on n’a pas freiné. Laura Sifi (à l’origine de très beaux clips pour T/O signé chez nous et notamment de Sshhee réalisé à Django d’ailleurs) l’a tourné à la pellicule 16mm l’été dernier. Il y avait sur le plateau beaucoup de membres de groupes OT et d’artistes dont on est proche. C’était un beau moment qui illustre bien l’esprit OT et on est heureux qu’il soit révélé à tout le monde malgré ce contexte difficile. Cet exemple-là résonne.

Un autre encore plus récent fait plutôt prendre l’air. Töfie avec l’EP « MONTPELLIER » a repris 5 artistes de la scène indé qu’on aime beaucoup. Elle a renommé leurs chansons en fonction de la ville où ces morceaux ont
été composés. Elle dresse une carte de magnifiques viviers de créations (parmi lesquels Strasbourg !), de belles rencontres artistiques aux quatre coins de la France et de la Belgique. Ça fait voyager un peu. C’est aussi sublime d’entendre des paroles de mauvais garçons dans la bouche d’une fille. C’est très rafraîchissant cette volonté de montrer qu’il n’y a pas une scène, un langage féminin ou masculin, que tout est permis, que tout est également partagé.

En ce moment, on prépare la sortie du lumineux album d’Hermetic Delight et d’un clip qui l’accompagne. Il a été tourné entre Strasbourg et Téhéran en collaboration avec l’illustrateur Mehdi Shiri qui a pris beaucoup de libertés avec ce qui est permis là-bas… A suivre. On a d’autres choses en cours mais je m’arrête là… En bref : on est sur plein de choses réjouissantes !

Une structure comme la vôtre est-elle en danger aujourd’hui ? Comment peut-on vous aider ?

Ce qui se passe en ce moment a des conséquences terribles sur certaines franges d’artistes et sur beaucoup de structures qui tournent autour des musiques actuelles (salles, festivals, labels, tourneurs et même médias). On est bien sûr impacté mais depuis sa création, OT a appris à vivre sur le fil. On ne compte pas nos heures parce qu’on aime ce qu’on fait et on demande peu en retour. Je crois que ça nous a rendu résilients. Si on était soumis à des logiques de rentabilité, d’objectifs dictés par des tiers, on ne tiendrait certainement pas une nanoseconde dans le contexte actuel… Comme la situation est instable et que personne n’a encore réellement entrevu la sortie (dans le milieu culturel au sens large en tout cas), il est difficile de mesurer aujourd’hui
à quel point cela va nous toucher sur le moyen et sur le long terme.

En tout cas, tout le monde peut aider et c’est particulièrement le moment. La meilleure manière de le faire, c’est sûrement d’être curieux et d’aller à la source : soutenir directement les labels, les artistes, les assos culturelles proches de vous ou de chez vous. Cette logique du circuit court a l’air de reprendre du souffle en ce moment et on ne peut que l’encourager et vous la recommander. En fonction des moyens de chacun, ça commence par des visites en ligne, des mots doux, et puis il y a les disques ajoutés au panier, les dons des bienfaiteurs mais aussi votre présence aux concerts où l’on espère vous retrouver dès la reprise ! Pour faire un tour chez nous c’est PAR ICI, on a justement lancé les précommandes de nos disques à venir !

© Erwan Iliou

Tu sens une chaîne de solidarité se mettre en place dans la filière ? Peut-être une aubaine pour demain ?

Je dirais qu’elle a toujours existé dans le petit réseau que chacun s’est constitué de son côté mais qu’une collaboration plus large est en train de naître petit à petit, il semblerait même qu’elle se renforce dans l’adversité. Tout le secteur des musiques actuelles est touché, ça solidifie les relations. L’information circule particulièrement bien je trouve, même si elle est dense et changeante. Je remercie sincèrement les personnes qui rendent cela possible.

De manière plus globale, la filière est une sorte de niche écologique : l’on a besoin de se protéger mutuellement car l’on est finalement fortement interconnectés. Cette solidarité est vitale. Je vois aussi dans le Grand Est une formidable volonté d’un grand nombre d’acteurs de se réunir, d’agir pour le bien commun et à s’intéresser à ce que chacun propose. Cet engagement collectif laisse augurer de très belles initiatives pour le futur.

Que peut-on se souhaiter pour la reprise ?

Un salaire universel pour les artistes ? Pour tout le monde ? Allez ! La mise en place d’une répartition plus équitable de la part des grandes plateformes de streaming pour les musiciens ? Le fait d’arrêter de traiter des œuvres artistiques comme des produits de consommation courante ? Ce sont de grands chantiers mais ça ne me paraît pas délirant. Je pense que l’on peut se souhaiter, sur un registre plus jubilatoire, d’épiques retrouvailles avec le public à Django : se revoir tous dans un climat d’allégresse immense où des pirouettes arrières magistrales nous feraient atterrir à l’épicentre d’un concert blindé où règne une énergie folle (oui, celle-là même que l’on aura très judicieusement accumulée ces derniers temps).