Difficile d’introduire cette interview. On aimerait que chaque mot sonne juste, comme un écho fidèle aux émotions traversées. Mais comment résumer ce que nous avons vécu ces dernières années à la Clinique de la Toussaint ? C’est un équilibre fragile à trouver, entre pudeur et gratitude. Main dans la main, nous intervenons avec des artistes d’exception dans cet établissement hospitalier situé pourtant loin de notre terre d’ancrage habituelle. Et pourtant, le lien s’est tissé naturellement. Il y a eu Les Sous-Fifres, puis Justine Bahl et Eurgen. Des artistes forcément à la hauteur, capables d’entrer dans ces espaces de vulnérabilité avec humanité, respect et une belle dose de lumière.
À l’origine de ce projet, une histoire de fidélité. Celle d’une ancienne cadre de santé du Neuhof (coucou l'association Adèle de Glaubitz) qui, plusieurs années après son départ, nous recontacte depuis son nouveau poste. Pourquoi ? Parce qu’on se souvient mutuellement de ces instants suspendus que seule la rencontre artistique peut provoquer : des éclats de joie, des larmes contenues, des rencontres qui laissent une empreinte. Parce qu’on sait que l’essentiel est là : dans ces temps de grâce, au croisement de l’art et du soin. La culture et la santé : quoi de plus évident, finalement ? À la Clinique de la Toussaint, établissement de la Fondation Vincent de Paul, nous traversons différents services : la gériatrie, la psychiatrie, les soins palliatifs. Parfois dans des espaces communs, parfois dans l’intimité des chambres. Partout, il s’agit d’aller à la rencontre - des patient·es, bien sûr, mais aussi du personnel soignant, des familles visiteuses, des murs eux-mêmes. Cette circulation ne va pas de soi : elle se construit patiemment avec les cadres de santé, les médecins, les équipes, les artistes. Avec une grande attention portée à chaque détail, à chaque rythme de vie, à chaque respiration. La suite ? Elle reste à écrire ensemble. Mais pour l’heure, on revient sur ces interventions, à travers les voix de Justine Bahl, musicienne et comédienne, et de Laurence Spieser, cadre de santé.
Laurence, peux-tu nous présenter brièvement la Clinique de la Toussaint et ce qui t’a donné envie de t’engager dans un projet comme celui-ci ?
Laurence Spieser : La Clinique de la Toussaint à Strasbourg a été fondée en 1858 pour permettre aux plus démunis d’avoir accès aux soins. Elle fut construite sur le site où, en 1854, la congrégation des Soeurs de la Charité avait transféré sa maison mère. La clinique a été pionnière dans l’approche technique de la médecine durant la seconde moitié du 19e siècle. Au fil du temps, la Clinique de la Toussaint devient davantage un « plateau
humain ». Elle y accueille des patients de gériatrie, de psychiatrie et de soins palliatifs. Ce qui caractérise désormais les activités médicales de notre établissement est donc le principe du « prendre soin » avec, comme pierre angulaire, la « relation soignant-soigné ». Ainsi, l’offre spécifique actuelle de la Clinique de la Toussaint centrée sur une prise en charge globale de la personne dans toutes ses dimensions, intègre des approches complémentaires et une volonté d’ouverture vers l’extérieur (arts, culture, médiation animale, etc.)
Toi aussi Justine, peux-tu te présenter brièvement ?
Justine Bahl : Je m’appelle Justine Bahl, j’ai une compagnie de spectacle jeune public, la compagnie Baslespat, je suis également associée à la compagnie La Grande Roue, je suis musicienne et comédienne. J’aime la poésie et les salopettes, j’aime la lumière des gens qui sourient et j’essaie toujours de leur donner ça en retour lorsque j’en
rencontre.
« La musique a permis de créer du lien entre patient·es, proches et soignant·es, dans un moment de partage d’émotions. » Laurence Spieser
Quel sens cela a-t-il pour toi d’intervenir dans un espace hospitalier aussi complexe, où cohabitent plusieurs services et des parcours de vie très différents ?
Justine : L’accessibilité du spectacle vivant ! Peu importe l’espace en question, sa complexité ne repose que sur le fait d’être ou non accompagné·e, et à la Clinique de la Toussaint, Laurence et l’équipe de Django m’ont guidée dans le dédale des couloirs pour que je puisse offrir à celles et ceux qui le souhaitaient un temps adapté de spectacle vivant. Finalement pour moi, tout a été très simple. Très fort certes, mais en rien complexe.
Comment avez-vous pensé ensemble le passage d’un service à l’autre ? Est-ce que l’approche change entre gériatrie, santé mentale ou soins palliatifs ? Qu’est-ce que cette circulation apporte aux équipes et aux patient·es ? Et aux espaces eux-mêmes ?
Laurence : Le passage dans chaque service a été pensé en collaboration avec les collègues cadres de santé afin de prendre en compte le rythme des patient·es accueilli·es dans chaque service. L’approche auprès des patient·es peut changer en fonction des réactions et de ce qui se joue dans la relation entre le·la patient·e et Justine. Cette relation se crée à travers la musique, le chant, le regard… Chacun·e vit cette rencontre avec son vécu, son ressenti et son ambiance intérieure du moment. La circulation dans les services permet la rencontre avec chaque patient·e qui le souhaite et cela leur permet de vivre un spectacle vivant dans leur chambre en toute intimité et ainsi de pouvoir exprimer leurs émotions. Justine crée également du lien avec les soignant·es qui se laissent porter par le moment présent. Son intervention permet également aux patient·es de découvrir certains vécus des patient·es qui expriment des moments passés. Les espaces sont « habités » par l’ambiance musicale proposée par Justine et ils deviennent des lieux de rencontre et d’échange.
Justine : Je me suis entièrement reposée sur Laurence pour le passage entre les services, j’ai saisi que les choix reposaient sur des éléments organisationnels et humains dont elle était parfaitement maîtresse. Pour ce qui est de l’approche, elle change selon les configurations des espaces, espaces communs ou chambres individuelles, et au-delà de ça elle change entre chaque chambre : la configuration du un·e pour un·e impose un moment entièrement consacré, entier et adapté. C’est d’ailleurs ça qui est incroyable.
La déambulation entre les services offre un effet de réelle présence de l’artiste dans la clinique, j’ai croisé beaucoup de monde, j’ai beaucoup souri, je me suis sauvagement arrêtée dans certains couloirs pour chanter pour un groupe de soignantes adorables, tout est très « instant présent » ! J’avais un peu peur de mon passage en soins palliatifs, mais j’avais tort, c’était formidable… C’est un service « cocon » où chacun·e est très investi·e. J’ai une infinie sensibilité pour les personnes âgées, la gériatrie a ainsi été un moment très fort.
Laurence, le projet implique aussi des jeunes du collège/lycée voisin de l’établissement. Comment vois-tu leur place dans cette démarche ?
Laurence : L’ouverture vers l’extérieur fait partie du projet de la Clinique de la Toussaint, c’est pourquoi la place des élèves de l’école Notre-Dame était une évidence quand nous avons répondu à l’appel à projet. La place des jeunes est importante car elle permet d’ouvrir nos portes sur le quartier où nous sommes implantés. Les liens qui se créent entre les élèves et les patient·es lors des interventions musicales de Justine sont extraordinaires car ils sont basés sur une bienveillance mutuelle et naturelle.
Quelle a été la place de l’Espace Django dans ce projet ?
Laurence : La réponse à l’appel à projet lancé par la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles) et l’ARS (Agence régionale de Santé Grand Est) a été portée par la Clinique de la Toussaint et par l’Espace Django. Ce partenariat est important car notre collaboration permet de mettre en relation les patient·es avec des artistes de grands talents. Elle s’appuie sur une relation de confiance qui s’est créée au fil du temps qui permet d’ouvrir le champ des possibles dans l’accompagnement des patient·es.
Justine : L’Espace Django est l’élément déclencheur de tout ça pour moi. J’ai une conception du spectacle vivant « tout terrain » si cela permet à tous·tes de devenir public, et je pense que l’équipe de l’Espace Django l’avait en tête, pour avoir travaillé avec elles·eux sur d’autres projets ultérieurs. J’ai donc eu l’honneur d’avoir un coup de fil pour me demander « Spectacle à l’hôpital ? Collectif puis dans les chambres ? Partante ? On sera avec toi ! ». Je n’ai pas hésité.
Justine, tu parles souvent de « partition » dans ton travail. Comment s’écrit une partition pour une chambre de soin ? Que choisis-tu d’apporter, ou de taire ? Est-ce que ces dernières interventions ont transformé ton travail ?
Justine : C’est une partition du moment. Je viens avec ma joie sincère et avec des choses très préparées de façon à pouvoir les adapter en toute tranquillité. Je feins parfois l’assurance pour ne pas vaciller, je repars épuisée parce que j’ai donné tout ce que je pouvais. J’essaie de ne rien imposer, j’observe et écoute pour savoir quelle partition proposer. Je m’appuie sur l’orchestre qu’est l’équipe soignante. Je crois que cette expérience m’a changé dans mes ateliers avec les enfants : je laisse plus de place au moment.
Laurence, que change l’entrée d’artistes dans l’espace intime d’un·e patient·e ? Y a-t-il eu des ajustements nécessaires dans les habitudes du service ?
Laurence : L’entrée des artistes dans la vie des patient·es leur permet d’évoquer des souvenirs, des émotions, des instants vécus avec leurs proches… Les artistes apportent une légèreté et une sincérité dans la relation à l’autre qui permettent aux patient·es de « se déconnecter » de leur maladie et de pouvoir vivre un instant de vie qui est précieux pour elles·eux. Les artistes se sont adapté·es aux rythmes des patient·es, ce qui a permis de respecter les organisations des services.
Y a-t-il eu des moments forts, des réactions, des paroles de patient·es, soignant·es ou de leurs familles suite à ces temps artistiques que vous aimeriez partager ?
Laurence : Il y a eu de nombreux moments forts, des rires, des pleurs et des paroles de patient·es. La musique a permis également aux patient·es de partager un moment fort et des émotions avec leurs proches. Leurs sourires font sens dans l’accompagnement que nous proposons, à savoir donner du sens et continuer de proposer des projets de vie. Un patient a exprimé que l’instant musical « a permis d’oublier les derniers mois d’hospitalisation dans différents services et d’oublier sa maladie. ».
Justine : Évidemment ! J’ai vu des personnes danser dans leurs fauteuils roulants pour m’accompagner sur ma chorégraphie débile, j’ai accompagné au ukulélé une dame en gériatrie qui a chanté avec un vibrato de malade, et que toute l’équipe soignante a applaudi à la fin, c’était ultra touchant (Baya mon accompagnateur du jour a pleuré, je balance !) ! J’ai chanté pour une dame en soins palliatifs qui était sédatée, comme entre deux mondes, mais qui bougeait ses lèvres très clairement pour chanter ; avec la médecin on s’est regardé, je n’en revenais pas…
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