LE CHANT DES IMMEUBLES

Après la très belle aventure menée durant plus de deux saisons avec le Weepers Circus (un grand merci à eux !), une nouvelle page s’écrit avec l’artiste Gaëtan Gromer pour les mois à venir. Dans le cadre d’EXTRA ORDINAIRE , il va conduire avec des habitants du Neuhof, des mamans en particulier, un projet de création partagée baptisé le « Chant des immeubles ». L’occasion de découvrir sous une autre oreille la musicalité souvent insoupçonnée de bâtiments pourtant fréquentés tous les jours. L’occasion aussi de mettre en valeur la richesse culturelle et linguistique du quartier. Gaëtan revient avec nous sur ce projet et son parcours.

Le « Chant des immeubles » s’inscrit pleinement dans la démarche artistique qui est la tienne. Peux-tu nous la présenter ?

Je suis artiste sonore, je travaille donc naturellement avec le son. J’utilise uniquement des sons concrets, réels, pour leur richesse spectrale naturelle et leur infinie diversité, mais aussi pour ce qu’ils me racontent, pour ce qu’ils m’évoquent malgré eux. La large palette de fréquences
et de timbres de ces sons est encore enrichie par les complexes interactions de leur propre environnement (réverbération, sons « parasites », etc.). Cela donne à chaque prise de son un résultat unique, constituant une inépuisable source d’inspiration et la promesse d’une aventure sonore différente à chaque fois. Cette richesse, combinée aux innombrables possibilités des traitements numériques du son, génère un terrain de jeu infini. Mais, ma démarche va au-delà du plaisir sonore. Chacune de mes œuvres contribue à sa manière à « dire avec le son ». En fait, j’utilise l‘étonnant pouvoir de suggestion et d’immersion du son pour livrer un regard sur le monde, un point d’ouïe particulier. C’est un outil très efficace à cet escient car il favorise notamment l’échange avec l’autre, la traduction physique de données abstraites et la stimulation de l’imaginaire. Ces œuvres prennent différentes formes mais éclairent chacune un aspect particulier de la fabrication de l’information pour tenter d’en dévoiler la mécanique, d’interroger ses dérives, de redonner corps à ses abstractions ou de proposer une alternative à ses archétypes. Le « Chant des immeubles » n’échappe pas à cette démarche globale. D’une part, il y a l’émerveillement sonore, puisque ce projet met en avant un phénomène acoustique bien particulier qui permet de faire chanter les immeubles. D’autre part, on retrouve également le questionnement sur l’information, car nous allons à la rencontre des habitants pour tenter de saisir ce que c’est que d’habiter ces immeubles avec toutes les nuances de la réalité, afin de s’éloigner le plus possible des images stéréotypées que l’on peut avoir du quartier tantôt diabolisantes, tantôt béatement naïves. Plus concrètement, derrière le « Chant des immeubles », il y a une application pour smartphone que l’on peut télécharger gratuitement. Elle permet d’écouter le résultat du travail mené au Neuhof ou ailleurs. Quand on se trouve à proximité des immeubles concernés par le projet, on est géolocalisé et on entend du son. Quand on s’approche d’un immeuble, on l’entend « chanter » un son tenu très long qu’on appelle un bourdon. Quand on est à proximité de deux immeubles, ils chantent tous les deux et ainsi de suite à la manière d’une chorale. On entend également la voix des habitants, qui eux aussi peuvent chanter ou parler. Tout cela forme les éléments d’une grande composition que l’utilisateur peut diriger en se déplaçant librement dans l’espace et ce 24h/24, 7j/7.

Comment t’est venue cette envie de faire chanter les immeubles ?

En fait, je travaillais sur un autre projet pour smartphone dont l’idée était de donner l’impression aux utilisateurs dans la rue qu’ils pouvaient
entendre à travers les murs des immeubles. Je m’intéressais alors à différentes questions qu’on retrouve dans le « Chant des immeubles » : le smartphone, la géolocalisation, l’espace public, la vie privée, l’immeuble et ses habitants, etc. Parallèlement, je composais une pièce pour chœur et électronique destinée à être chantée dans un lieu à l’architecture particulière et complexe. J’ai eu très envie de jouer avec l’acoustique de ce lieu. J’ai alors repensé à une idée qu’Alvin Lucier, un compositeur américain, a développé en 1969 dans une œuvre très importante pour moi : I’m sitting in a room. Dans cette performance, Alvin Lucier s’assied dans une pièce et commence à expliquer ce qu’il va faire. En résumé, il dit : « je suis en train d’enregistrer ce que je vous dis et quand ce sera terminé, je vais vous passer la bande pour que vous entendiez ce que j’ai enregistré. En même temps, sur une autre bande, je vais enregistrer cela. Puis je passerai cette bande et réenregistrerai le résultat et ainsi de suite ». Au bout d’un moment, la voix sur la bande se déforme, puis elle se détériore franchement et on entend apparaître comme des sifflements. Un peu plus tard, ces sifflements prennent toute la place et forment un bourdon caractéristique de la pièce dans laquelle on se trouve, une sorte de signature acoustique. En fait, ce bourdon est simplement constitué des fréquences qui résonnent le plus dans ce lieu. En partant de cette idée, j’ai voulu recréer un bourdon similaire dans le lieu du concert, sur lequel nous chanterions la pièce que j’avais écrite. Symboliquement, cela donnait une composition pour chœur et salle de concert. C’est en combinant les idées de ces deux projets qu’est née cette envie de faire chanter les immeubles en chœur et par là-même le projet «Chant des immeubles ».

« Chacune de mes œuvres contribue à sa manière à « dire avec le son ». En fait, j’utilise l‘étonnant pouvoir de suggestion et d’immersion du son pour livrer un regard sur le monde. »

Tu as déjà conduit ce projet à Hautepierre et à la Neustadt. Quelles sont les particularités de cette 3e version au Neuhof ?

La particularité de cette version, c’est que je vais faire chanter les habitants. Je vais leur proposer de chanter un bourdon, c’est- à-dire tout simplement une note tenue le plus longtemps possible. La pièce finale sera donc un choral pour les immeubles et les habitants. Je m’étonne de ne pas avoir eu cette idée plus tôt tant elle me parait évidente et poétique à présent. Je vais aussi expérimenter une nouvelle manière d’aborder les témoignages des habitants. En effet, à Hautepierre, nous avons conduit différents entretiens classiques, mais malgré les efforts que nous avons fournis pour rester le plus neutre possible, il m’a semblé, en tant qu’ancien habitant du quartier, que notre présence influençait beaucoup les réponses. C’est d’ailleurs un phénomène bien connu des spécialistes de ces questions. Ici, nous allons proposer des réunions d’informations et des rencontres/discussions non-enregistrées. Ceux qui le souhaiteront pourront ensuite, grâce à l’une de nos applications, nous envoyer directement des témoignages anonymes qu’ils auront enregistrés à l’endroit et au moment qu’ils auront choisis. Enfin, c’est aussi particulier d’un point de vue personnel car le lieu de la restitution, un espace vert entre la rue Marschallhof et l’allée Reuss, est un endroit où je jouais au foot enfant tous les mercredis avec mon cousin et ses amis.

Une restitution de cette expérience est prévue le vendredi 14 juin prochain. Quelle forme prendra cet événement ?

La restitution, c’est d’abord le parcours sonore que j’aurai créé avec la participation des habitants et qui sera disponible pour une durée indéterminée dans notre application. Mais, nous avons pensé également à un événement de lancement qui consistera à faire une sorte de version live de cette création. Il s’agira de rassembler le plus de volontaires possibles qui chanteront chacun des notes tenues (bourdons) selon une méthode extrêmement simple, pensée par un compositeur anglais, Cornelius Cardew, et dont l’idée est de donner la possibilité à tout le monde de vivre une expérience de musique collective sans avoir besoin de savoir lire la musique,
ni d’avoir de technique particulière, ni même d’avoir jamais pratiqué la musique. Je les accompagnerai en diffusant des « chants  des immeubles. Ensuite, le public pourra découvrir l’application dans le cadre d’un moment convivial.

Ton projet fait partie des dix créations partagées d’EXTRA ORDINAIRE. Quel regard portes-tu sur cette résidence qui associe plusieurs artistes au même moment, sur un même territoire ?

Ce qui me semble intéressant dans cette expérience, c’est qu’il y a une diversité d’approches artistiques et de disciplines : danse, arts plastiques, arts sonores, etc. Cela offre un très beau panel de découvertes. Mais, ce qui m’a particulièrement interpellé, c’est que plusieurs artistes explorent également la richesse culturelle présente sur place et laisse leur art et leur projet dialoguer avec l’expérience et la culture des habitants.

« Nous allons à la rencontre des habitants pour tenter de saisir ce que c’est que d’habiter ces immeubles avec toutes les nuances de la réalité, afin de s’éloigner le plus possible des images stéréotypées que l’on peut avoir du quartier. »